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Philitt

Entretien entre Matthieu Giroux (fondateur du site Philitt) et Gabriel Robin

Dans notre manifeste, nous lancions bravement que nous souhaitions libérer les acteurs du monde culturel, ou intellectuel, des pressions contemporaines. Comme nous n’avons pas pour habitude d’être faussaires, nous tenons aujourd’hui promesse, en publiant un entretien avec Matthieu Giroux, fondateur du site Philitt.

Au fil des mois,nous publierons des entretiens exclusifs avec des personnalités, connues ou pas. L’important est que ces personnes aient quelque chose à dire d’un peu moins creux que ce que nous entendons quotidiennement dans les grands médias. J’en profite d’ailleurs pour lancer un appel : que vous soyez nos amis politiques ou nos adversaires, nous vous laisserons vous exprimer, car nous croyons les lecteurs assez responsables pour juger par eux-mêmes.

http://philitt.fr/

 

Gabriel Robin 

Matthieu Giroux, vous êtes le rédacteur en chef de Philitt. Pourriez-vous nous décrire l’activité de votre site ?

Matthieu Giroux 

PHILITT est une revue de philosophie et de littérature en ligne que j’ai créée en 2013. A l’époque, j’avais constaté que nombre de magazines littéraires, bien que d’excellente qualité, étaient frileux dès lors qu’il s’agissait de parler de certains auteurs jugés sulfureux. Une grosse partie de la littérature me paraissait passée sous silence : Ezra Pound, Maurice Barrès, Léon Bloy… Vous ne verrez jamais le Magazine littéraire ou le Monde des livres faire sa une sur l’un de ces trois auteurs. Et pourtant ce sont des écrivains très importants qui méritent d’être connus. Envisager l’art par le prisme du politique est un réflexe malheureusement très français. Nous voulons au contraire fréquenter librement les écrivains infréquentables. En somme, nous ne tenons pas compte des réputations d’infréquentabilité.

 

Le point de départ de PHILITT repose sur ce sentiment. J’ai donc décidé de mettre en place un espace de libre expression en matière de philosophie et de littérature. Nous publions des articles de plusieurs sortes : des analyses d’œuvres, des billets d’actualité ou encore des entretiens avec des personnalités du monde universitaire et culturel. La ligne que nous essayons de tenir est la suivante : nous prenons un thème classique de la littérature et nous tentons de le faire résonner aujourd’hui. Par exemple, la critique de l’argent chez Péguy, la critique du nihilisme chez Dostoïevski ou encore le constat de la disparition de la foi chez Bernanos. Ce qui est important pour nous, c’est de montrer que tous ces auteurs sont encore d’actualité.

 

Gabriel Robin

Quelles sont vos influences littéraires, et plus généralement esthétiques ?

Matthieu Giroux

Les trois auteurs que je viens de citer (Péguy, Dostoïevski, Bernanos) sont emblématiques de la réflexion que nous essayons de formuler. Ce sont tous les trois des écrivains que l’on peut ranger dans la catégorie antimoderne. Ce que je retiens d’eux avant tout, c’est que la question de Dieu est indépassable, que ceux qui ne la traitent pas ont nécessairement une œuvre incomplète et que Dieu est évidemment la condition de possibilité de l’esthétique. Sans Dieu, pas d’art. Cette maxime fonctionne assez bien contre l’art contemporain. Au départ, la citation que nous avions choisi pour illustrer la ligne éditoriale du site était empruntée à L’Idiot de Dostoïevski : « La beauté sauvera le monde ». Mais attention, il faut bien la comprendre. Ce n’est pas un poncif romantique. La beauté dont parle Dostoïevski, en dernière instance, c’est le Christ. Nous avons changé depuis pour quelque chose de plus évident, une citation de Péguy tirée de « De la situation faite au parti intellectuel » : « Ce qui est dangereux, c’est ce grand cadavre mort du monde moderne ». Et oui, parce qu’il y a des cadavres vivants : Jésus, encore lui.

 

Gabriel Robin

Pensez-vous que l’on peut concilier un engagement artistique, ou intellectuel, avec un engagement politique ?

Matthieu Giroux

Bien sûr. Malgré soi, on est toujours rattrapé par le politique. La question n’est pas tant de savoir si l’on peut concilier un engament artistique et politique mais si l’on doit le faire. La tradition française lie beaucoup les deux, les écrivains engagés sont légion. Mais il faut se méfier de l’esprit partisan. C’est pour cela que j’ai un faible pour les irrécupérables : Péguy, Bernanos ou encore Céline. Malheureusement, il y a toujours des récupérations, mais ce sont en fait des trahisons. On se sert sur les cadavres. L’œuvre de ces auteurs excède toujours le carcan des partis politiques.

 

Gabriel Robin

Que pensez-vous du monde de la culture dans la France contemporaine ? Peut-on dire que les têtes d’affiches médiatiques représentent correctement l’excellence historique de la France dans ce domaine ?

Matthieu Giroux

Je vais emprunter une distinction faite par Marc-Edouard Nabe qui dit en gros que la culture est le contraire de l’art, que la culture a tué l’art. C’est très vrai. Il y a une sorte de mollesse culturelle qu’il est bon d’opposer à l’énergie artistique. Un vrai artiste se doit de mépriser tout ce petit monde. Il faut toujours choisir l’art contre la culture. Quant aux têtes d’affiches, c’est globalement affligeant. La plupart du temps, les écrivains qui sont mis en avant n’en sont pas. J’emploie le mot « écrivain » dans le sens noble du terme. Un écrivain, ce n’est pas seulement quelqu’un qui écrit un livre. Et si Dostoïevski est un écrivain, il est évident que Musso, Angot et consorts n’en sont pas. Mais il y a des exceptions. Il y a de vrais écrivains en France. Le plus célèbre d’entre eux est Michel Houellebecq.

Concernant la vie intellectuelle, ça ne va pas beaucoup mieux. On appelle beaucoup de gens par le nom de philosophe pour cacher le fait qu’il n’y en a presque plus. Des exceptions encore : Jean-Claude Michéa en philosophie politique, Jean-Luc Marion en phénoménologie, Marcel Gauchet en philosophie de l’histoire.
Gabriel Robin

Pour finir, parlons un peu du lancement de votre premier magazine papier. Passer au format papier indique-t-il une volonté de laisser une trace plus organique, et donc durable ?  Ne prenez-vous pas un risque financier ?

Matthieu Giroux

C’est toujours bon de sortir de la virtualité. Nous avons appris pas mal de chose avec le lancement de ce premier numéro tiré à 300 exemplaires. Bien sûr, nous sommes attachés par principe au format papier. Personnellement, je suis assez fétichiste de l’objet livre. Donc, j’étais très heureux que nous allions au bout de ce qui n’était qu’un coup d’essai. Ce sera encore mieux la prochaine fois. A propos de l’aspect financier, il est clair que ce n’est pas rentable. Nous ne sommes pas encore rentrés dans nos frais. Je suis assez fataliste sur la question : les livres ne se vendent pas et la presse se porte très mal. Difficile de faire exception à la règle.


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