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Suplemento ilustrado, número dedicado a Don Quijote con motivo del III Centenario, 1905

Analyse au vitriol du Petit Journal par Daniel Schneidermann

Daniel Schneidermann propose une analyse au vitriol du désormais célèbre « Petit Journal » de Canal +, dans les colonnes de Libération. Fustigeant un traitement de l’actualité superficiel, fruit de la culture de l’instantané, Daniel Schneidermann vise juste. Le journaliste ne peut pas s’empêcher de basculer vers le marxisme culturel lorsqu’il dénonce des journalistes « jeunes, beaux et blancs », mais le reste de son article est tout aussi informatif qu’amusant à lire. Il correspond à peu de choses près aux analyses du Collectif Culture, et permettra peut-être de désintoxiquer quelques cerveaux captifs (Gabriel Robin) :

 

« «Salut Hugo !», «Salut Yann !». Hugo Clément, reporter du Petit Journal de Canal +, est à Ouagadougou, où le putsch le plus absurde de l’histoire des putschs vient de sombrer dans la déconfiture des putschistes. Un accord a été signé la veille, «ça, c’est pour la partie politique, dit le présentateur Yann Barthès, toi tu es dans la rue, ils le prennent comment, les Burkinabés ?» Tutoiement, prénoms : aux oubliettes le vieux JT, avec ses codes poussiéreux et ses graves envoyés spéciaux en duplex, portant sur leur dos toute la misère du monde. Le globe-trotter du Petit Journal ne porte, lui, que son sac à dos, et ça change tout.

Sac au dos, donc, il ne se contente pas de relater, il accompagne les manifestants, se fond dans la foule, tend son micro rouge siglé Petit Journal comme un trait d’union par-dessus les continents, il fait crier «Bonjour le Petit Journal !» aux enfants des favelas, il copine, tour à tour grand frère et petit frère. La planète est son terrain de jeu. Avec Barthès et ses globe-trotters, place aux putschs pleins de rebondissements, aux drames enthousiastes, aux carnages sans prise de tête. D’ailleurs, quand le Petit Journal interviewe trois passants, ne croyons pas qu’il s’agisse d’un vieux micro-trottoir ringard, comme au JT. Non. C’est une rencontre de potes, sympa, dans laquelle le reporter se montre à l’image, notez la différence.

Que pensent donc du putsch les copains burkinabés de Hugo ? Du mal. Ils ne voudraient pas que les putschistes s’en tirent trop facilement. On s’y attendait. Mais le reporter, transfuge de France 2, ne s’est pas contenté d’un micro-trottoir ripoliné djeunz. Il a décroché un scoop. Yann : «Tu t’es procuré le numéro de téléphone du putschiste Diendere, tu l’as appelé et il a répondu.» «Oui, on a pu parler environ trois minutes au téléphone avec lui.» Et voici d’ailleurs la séquence : «Général ? – Oui. – C’est Hugo Clément, de Canal +. – Bonjour. – Vous allez rentrer dans vos casernes et rendre le pouvoir au président de transition ? – Oui, bien sûr. – Est-ce que c’est vous qui avez donné l’ordre de tirer sur les manifestants ? – Non. – Et pourtant il y a des RSP qui leur ont donné l’ordre. Qui l’a fait ? Ils l’ont fait seuls ? – C’était sans doute un tir de sommation. – Les manifestants disent qu’on a tiré dans la foule.»

Pas le temps d’approfondir, Hugo change de sujet : «Vous avez peur pour votre sécurité ? Vous pensez que certains manifestants vont vouloir se venger ? – Non, nous sommes un pays de dialogue.» Retour à Paris, sur une moue sceptique de Yann Barthès : «La culture de dialogue, venant de quelqu’un qui vient de faire un coup d’Etat, mouais. Merci Hugo.»

Que s’est-il passé exactement au Burkina Faso ces derniers jours, pourquoi Diendere a-t-il tenté ce putsch en carton-pâte le jour même où devaient être dévoilés les résultats de l’enquête sur la mort de l’ancien président Sankara, dans laquelle il est soupçonné d’avoir joué un rôle ? On sent que le film ne cadre pas tout à fait, que des détails ne collent pas. Mais l’envoyé spécial du Petit Journal n’a pas le temps d’enquêter. Ce qui importe n’est pas ce qu’il nous apprend, mais qu’il débarque à peine de l’avion, qu’il soit déjà là, au cœur de l’événement. Et le drame suivant attend déjà son tour.
«Salut Yann !» La saison dernière, le rôle était tenu par Martin Weill, si jeune qu’on le croirait encore au lycée. Ils sont deux ou trois cette saison, comme lui : beaux, blancs, sympas, et tellement classes. Et jeunes, si jeunes. Des clones, tous dotés de la grâce de l’ubiquité. D’un jet à l’autre, ils glissent sur la surface de la Terre. Surtout ne s’enraciner nulle part, des ailes, oui, mais surtout pas de racines, où l’on se prend les pieds. Un jour ici, un jour là, ils sont partout chez eux, reliés à la mère-patrie par le fil du «salut Yann». Ils tombent du ciel au beau milieu des copains manifestants anti-putsch, ou dans la chaloupe des copains migrants, ils consolent les victimes de catastrophes naturelles, ils toussent au milieu des lacrymos quand on gaze les copains altermondialistes, la planète entière n’est que le terrain de jeu des bébés Barthès. Les graves envoyés spéciaux pujadiens du siècle dernier, préposés aux guerres et aux tremblements de terre, s’adjoignaient des correspondants spécialisés dans un pays ou une région du monde, dont on pouvait supposer qu’ils avaient acquis une compétence régionale, qu’ils connaissaient les dossiers, bénéficiaient de quelques sources, étaient au minimum capables de décrypter les médias locaux.

Les bébés Barthès viennent de sauter de l’avion, on le sait, et ils ne le cachent pas, ils en sont fiers. «Tu viens d’arriver. Qu’est-ce que ça fait, d’arriver dans un pays où vient de se dérouler un putsch ?» Regard neuf, ils harponnent le premier manifestant qui passe, interrogent le chauffeur de taxi sans complexe, plaquent une problématique locale sur l’autre, putschistes contre putschés, manifestants contre flics, dictateurs contre droits de l’homme, religieux contre laïcs, colombes contre faucons, au fond toutes les situations se ressemblent tellement ! Ils réinventent le grand reportage, en arrière-petits clones imberbes de Tintin, toujours prêts à sauver Tchang du migou, et à pourfendre Rastapopoulos. «Salut Yann !»

Daniel Schneidermann »

 

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